[ ITINÉRANCE ] Après Babel, Construire la ville

« Mais la construction de… de cet objet, se construisait comme on peut construire un récit, un roman, une oeuvre en fait. On peut faire une réforme, on peut penser une transformation comme on ferait la construction d’une ville c’est-à-dire en se disant : Je vais faire le réel à partir de rien.»

Martin Hirsch, à propos de la naissance de Cergy-Pontoise

FORME EN ITINÉRANCE, 2021


La ville : enjeux politiques et cartographie mémorielle

A travers ce spectacle, nous posons notre regard sur trois projets d’urbanisme qui, chacun à leur façon, pensent la question du logement de masse et témoignent de la façon dont la politique façonne l’architecture urbaine :
• la politique coloniale
• la politique des grands ensembles
• la politique de construction des villes nouvelles
De 1945 à nos jours, de l’Algérie coloniale à la banlieue parisienne, nous questionnons la façon dont les pouvoirs publics ont répondu depuis près de 70 ans à la crise du logement, les solutions qu’ils ont proposé et les récits de vie qui en découlent.

Nous prenons appui sur trois villes qui deviennent les lieux-cadres d’où émergent les récits intimes : Alger, Chalon-sur-Saône, Cergy-Pontoise.

Il y a, pour chacune de ces trois villes, un projet politique d’envergure, une projection idéalisée de la société dont on pense qu’elle peut émerger par les bâtiments construit.

Mais cette utopie à l’œuvre est portée non par les habitants eux-mêmes mais par des concepteurs.

Le spectacle s’est construit à travers trois regards-témoignages que nous avons recueillis, travaillés et mis en perspective en cherchant à répondre à cette question : comment les paradigmes politiques d’une époque sont transposés dans l’urbanisme et quelles conséquences pour les habitants, lors de leur installation ou plusieurs décennies après ?


Récits de ville, récits de vie

Après Babel est un spectacle qui envisage donc la construction d’un quartier ou d’une ville comme on construit un récit :

• A travers les yeux d’Amine, étudiant à Alger dans les années 90, nous pénètrerons dans la Cité Climat de France à Alger. Jacques Chevalier, maire d’Alger de l’époque, confie la construction de cette immense cité HLM en 1954 à l’architecte français, Fernand Pouillon. Son projet est double : d’une part vider les bidonvilles peuplés de militants FLN ; d’autre part, embrassant le projet français de « conquête des cœurs » en ce début de guerre, il espère calmer le désir d’indépendance des algériens en leur offrant « le confort moderne ».

• A travers les yeux d’Annie, lycéenne en 1975 à Chalon-sur-Saône, nous découvrons  le projet de réaménagement du bassin du Canal par les constructions de la tour, de la barre et de la Maison de la Culture réalisées par Daniel Petit entre 1964 et 1971. Ce récit nous entraîne dans la France des Trentes Glorieuses : explosion démographique, arrivée de la main d’œuvre immigrée et des pieds-noirs, problèmes des logements insalubres… Au début des années 60, il y a urgence à répondre à la question du relogement. Les pouvoirs publics optent alors pour un système constructif rentable économiquement en appliquant la maxime : « plus vite, moins cher, pour beaucoup de monde », ce qu’on a appelé la politique des grands ensembles.

• A travers les yeux de Marc et Martine, jeunes primo-accédants à Cergy-Pontoise en 1978, marqués tous deux par l’idéologie de mai 68, nous plongerons dans un projet urbanistique hors norme : la naissance d’une ville au milieu des champs de betteraves. L’ambition d’alors est tout à la fois de désengorger Paris et de proposer un autre modèle urbain que celui des grands ensembles. C’est la naissance du département du Val d’Oise avec la création – au sein d’un territoire qui était jusqu’alors rural – de l’une des neuf villes nouvelles françaises (dont cinq en région parisienne) : Cergy-Pontoise.

Dans ce spectacle, nous mêlerons plusieurs matières narratives : l’entretien, l’enquête, la poétique et la fiction pour proposer une théâtralité forte et engagée.

Avec deux acteurs, nous voyagerons dans la France de l’après-guerre jusqu’aux utopies contemporaines en se demandant quelles nouvelles villes inventer pour nos nouveaux récits. Afin de répondre à cette question, nous proposerons au public une rencontre à l’issue du spectacle, où nous penserons tous ensemble, nos villes, nos récits et nos mémoires pour tenter de mieux dessiner nos cartographies intimes.


Le mythe de Babel

Nous avons choisi de lier ces trois témoignages par l’évocation du mythe de Babel.

Ce récit intervient au tout début de l’Ancien Testament, dans la Genèse : les Hommes errants sur la Terre, trouvent une plaine et s’y installent, construisant la première ville et une tour touchant le ciel. Mais la colère de Dieu s’abat sur leur projet démesuré : les langues sont inventées et les hommes dispersés sur la surface de la Terre.

Cette parabole offre de la hauteur poétique et historique à notre problématique urbaine très matérielle : de tout temps les hommes se déplacent, se réunissent dans une ville et doivent créer un récit intime qui leur permet d’être heureux là où ils vivent. Et de tout temps, les villes construites dépassent les hommes, deviennent trop grandes, imposantes, et il faut repartir en quête d’un nouveau lieu de vie.

Surtout, la force de ce récit est qu’il est commun aux trois grandes religions monothéistes. Or, par le hasard des rencontres et la puissance des témoignages, le spectacle met en scène des individus qui s’appuient en partie sur leur religion et leur foi pour mieux comprendre et vivre leur quotidien. Au cours du spectacle, par l’entremêlement de leur vie, nous dessinons une carte de France plurielle, où les religions et les langues cohabitent en douceur car les échanges et expériences quotidiennes transcendent les différences. Nous nous inscrivons ainsi dans une lecture lumineuse du mythe de Babel, où l’invention des langues, la dispersion des hommes et la naissance des multiples culturels humaines sont une chance immense, la nécessaire découverte de l’altérité, et la richesse intime et intellectuelle qui en découle. Ce mythe fait donc un lien sensible entre les migrations humaines, les langues, les religions et la ville comme lieu de rencontre.

Chloé Bonifay et Margaux Eskenazi – Janvier 2022

Distribution

Mise en scène Margaux Eskenazi

Conception et écriture Chloé Bonifay et Margaux Eskenazi

Collaboration artistique Chloé Bonifay

Avec Issam Kadichi et Roxane Kasperski

Avec les voix de Nicole Béniféi, Noémie Dahan, Annie Eskenazi, Marc Eskenazi, Joseph Fourez, Amine Khaled

Espace Julie Boillot-Savarin

Création lumière Marine Flores

Création sonore Eden Douwes

Costumes Sarah Lazaro

Production La Compagnie Nova

Coproduction Les Gémeaux – Scène Nationale de Sceaux et le Théâtre Victor Hugo – Bagneux

Soutiens Théâtre National Populaire – Villeurbanne

Remerciements François Bedin, Annie Eskenazi, Amine Khaled, Martine Martin, Lorraine Peynichou, Stanislas Sauphanor

Création 6 décembre 2021 – Théâtre de l’Eclat – Pont-Audemer

Tournée à partir de décembre 2022

Diffusion Théâtre Victor Hugo – Bagneux : 14, 15 et 16 mars 2022

Crédit photos © Loïc Nys